( Daphnée Dion-Viens -
Le Soleil ) -
(Québec) - À l'aube d'un nouveau départ pour l'Afghanistan, des soldats doivent apprendre à dompter leurs démons intérieurs. Récemment, quatre incidents impliquant des militaires aux prises avec des idées suicidaires ou des problèmes conjugaux ont fait la manchette. Bien qu'aucun des soldats concernés ne revenait directement du front, la mission en Afghanistan a changé la donne, reconnaissent les Forces canadiennes. Plus de 300 militaires québécois seraient rentrés de Kandahar avec des problèmes psychologiques. Autant de plaies à panser sur des blessures invisibles. À Valcartier, on peine à répondre à la demande.
Robert Danis se rappelle très bien du moment où il a craqué. Avec des collègues, il visionnait un film réalisé par un médecin qui rentrait de Bosnie lorsqu'il a fondu en larmes.
«Je me suis mis à pleurer comme un bébé. Plus j'essayais de comprendre, plus j'avais peur et plus je pleurais. Je pensais que j'étais en train de virer fou. Je ne me rappelais plus de mon adresse ou comment revenir chez nous.»
Le lendemain, une fois calmé, il a voulu revoir le film. Pour comprendre. Le déclic s'est produit. «J'ai reconnu un petit gars que j'avais déjà vu là-bas. Il nous avait lancé une grenade. Il était là, dans le film. C'était un pur hasard. C'est arrivé un an après le retour. J'ai été chanceux, ç'a sorti tout de suite.»
Une année qui ne fut toutefois pas de tout repos. En 1994 à son retour de Bosnie, où il a vu son lot d'atrocités, le militaire n'arrive pas à reprendre sa petite vie quotidienne. «Du jour au lendemain, tu pars d'une zone de guerre où tu es en état d'alerte 24 heures par jour et tu te retrouves assis dans ton salon. J'étais en manque. Ça me prenait de l'adrénaline. Pour retrouver ça, je cherchais la confrontation. Avec ma femme, les enfants, le voisin... C'est comme quelqu'un qui est drogué.»
Puis, les peurs ont commencé. La phobie de marcher sur une mine. Une hantise qui peut survenir à tous moments. À la pêche avec les enfants. En passant la tondeuse, le dimanche après-midi.
«C'était rendu que pour tondre la pelouse, ça me prenait mon 26 onces de whisky avec ma bouteille de Tylenol. Quand t'es rendu là, il y a un problème.»
Aujourd'hui, M. Danis vient en aide à des militaires qui, comme lui, ont touché le fond du baril. Avec son collègue Christian Marquis, il coordonne le programme Soutien social aux victimes de stress opérationnel, fondé en 2001, qui permet à des soldats de se confier à d'autres frères d'armes qui sont passés par là. Jusqu'à maintenant, ce programme est venu en aide à 4000 militaires à travers le pays.
Appuyés par une dizaine de bénévoles, les deux coordonnateurs ne chôment pas. Le téléphone ne dérougit pas. Environ 15 % des militaires reviennent de Kandahar avec des problèmes psychologiques, indique le lieutenant-colonel Roger Tremblay, médecin-chef pour le Québec. Selon cette évaluation, plus de 300 militaires québécois sur les 2300 déployés en Afghanistan l'an dernier sont rentrés au pays avec des problèmes de santé mentale.
Même si les soldats sont beaucoup plus sensibilisés qu'avant aux problèmes de stress opérationnel, le tabou est toujours présent. «Peu importe l'âge et la mission, un militaire est entraîné pour être fait fort, rappelle M. Danis. Accepter que tu as un problème de santé mental, ça reste toujours difficile. Mais, tranquillement, on est en train de briser le tabou.»
Plusieurs refusent de faire face à la réalité. Plus le temps passe, plus ils s'enfoncent. «J'ai eu des clients qui s'étaient enfermés dans un garde-robe pendant deux semaines et qui ne sortaient plus de là. Il y en a qui sont rendus loin», dit M. Danis.
Certains attendent des années avant de tirer la sonnette d'alarme. À la clinique TSO de Loretteville, qui aide les anciens militaires souffrant de troubles de stress post-traumatique, le psychiatre Édouard Auger a déjà rencontré des patients qui ont attendu plus de 15 ans avant de consulter. «Pourtant, plus on intervient rapidement, plus c'est efficace», dit-il.
Le militaire qui refuse de regarder la réalité en face risque de développer d'autres problèmes, ajoute le Dr Auger. Problèmes d'alcool, de drogue, de jeu... Autant de dépendances qui ne font qu'aggraver la situation. «Quand ça te prend ta caisse de 12 avant de te coucher, c'est parce qu'il y a un problème», illustre M. Danis.
Investissement de 100 millions $
Au fils des ans, l'armée canadienne a accru les services en santé mentale pour ses militaires. De 2004 à 2009, les Forces auraient investi 100 millions $ dans la prévention et le traitement de problèmes psychologiques. Mais les besoins restent criants. Selon le dernier rapport de l'ombudsman de l'armée, rendu public en décembre, plusieurs militaires souffrant de problèmes de santé mentale n'ont pas accès aux soins requis.
La pénurie de personnel vient compliquer la tâche des Forces. D'un bout à l'autre du pays, plus de 200 postes en santé mentale sont à pourvoir, dont une dizaine à Valcartier. «On a besoin d'un soutien qu'on n'aurait pas cru nécessaire avant», a admis récemment le brigadier-général Guy Laroche.
Avec la valse des départs qui reprendra bientôt à Valcartier, les besoins seront encore plus grands au cours des prochaines années. À la clinique TSO, on s'y prépare. Le nombre d'intervenants a doublé au cours de la dernière année. «C'est sûr qu'on va avoir plus de cas et on se prépare en conséquence», affirme la coordonnatrice de la clinique, Sonya Jacques.
Les programmes d'intervention sont de mieux en mieux adaptés pour répondre aux besoins de ces militaires, ajoute
Mme Jacques. Robert Danis est du même avis. L'aide offerte est beaucoup plus appropriée qu'il y a 15 ans.
«Au début, j'ai rencontré une psychologue qui m'a dit : Monsieur, je vais tout faire pour vous faire oublier ce que vous avez vécu. Je me suis levé, je lui ai serré la main et je lui ai dit avant de partir : Moi, je ne veux pas oublier. Ce que j'ai vécu, il y a une raison pour ça. Je veux apprendre à vivre avec ça.»
Victimes par ricochet
La sonnerie du téléphone qui déclenche des sautes d'humeur. Des cauchemars à répétition. Une joie de vivre envolée. Depuis que son chum est revenu d'Afghanistan il y a près d'un an, Geneviève (nom fictif) doit réapprendre à vivre avec une autre personne.
«Quand il est revenu, je suis allée voir le boss de mon chum et je lui ai dit : Vous ne m'avez pas ramené mon chum. La personne qui est revenue, ce n'est pas mon chum. Je ne le connais pas.» Il lui a fallu accepter que la vie ne sera plus jamais la même.
Les premiers mois, Geneviève s'est dit que ce n'était qu'une question de temps avant que tout rentre dans l'ordre. Mais les cauchemars sont toujours là. Les sautes d'humeur aussi. «Sa tête n'est jamais revenue de là-bas», dit-elle.
Geneviève sait aujourd'hui que son conjoint aurait besoin d'aide. Mais lui n'est pas encore rendu là. Il n'a pas encore admis qu'il avait du mal à dompter ses démons intérieurs. «C'est très, très dur à accepter pour un militaire», laisse-t-elle tomber.
Épreuve la plus difficile
Catherine Martel, coordonnatrice d'un programme de soutien aux familles de militaires victimes de stress opérationnel, rappelle que l'épreuve la plus difficile lors d'une mission est le retour.
«C'est dur de voir partir son conjoint. On s'ennuie, on s'inquiète, on écoute les nouvelles... Mais la période la plus difficile, c'est le retour. De se retrouver, de se rattacher, d'accepter les limites de l'un et de l'autre... c'est tout un défi.»
Lorsqu'un militaire revient, il doit souvent affronter un lot de questions. Comment ça s'est passé là-bas? Qu'est-ce que tu as vu? As-tu tué quelqu'un? «La conjointe veut savoir si son conjoint est un meurtrier. Les familles sont parfois très directes dans leurs questions. On les attaque à notre façon, c'est difficile de comprendre», dit Mme Martel.
Après les trois premiers mois, si les signaux d'alarme sont toujours présents, il est bien de prendre conscience de ce qui ne va pas. De ne pas avoir peur d'en parler, ajoute Mme Martel. Mais une conjointe ne pourra pas faire les démarches pour son mari ou son chum. Il est le seul qui peut tirer sur la sonnette d'alarme. «Il faut accepter qu'on ne pourra pas tout régler, dit-elle. C'est le travail d'une vie de revenir d'un tour et d'accepter ce qui s'est passé là-bas.»
Quelques ressources
Soutien social aux victimes de stress opérationnel : 418 648-5049
Clinique de santé de la base de Valcartier : 418 844-5000, poste 7815
Clinique TSO (anciens militaires) : 418 657-3696
Publié par : Marcel Charland
à 05:36:55
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